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lundi, 21 février 2005

Schizophrénie

En général, mes élèves aiment bien quand je leur parle de schizophrénie !
Je commence par leur proposer un petit concours d'orthographe, promettant une belle récompense au premier qui saura écrire correctement le mot au tableau. Les garçons sont toujours les premiers volontaires mais une fois devant le tableau, feutre en main, chacun attend que le voisin se lance, histoire de s'inspirer de lui ou de parer aux réactions de la salle en délire. Ceux qui sont restés assis s'emballent alors ("Madaaaaame ! Paul y triche !" ce qui fait se retourner Paul qui de sa grosse voix nouvellement muée rétorque à la vitesse d'un escargot au ralenti -"N'importe quoi !"). Tels des parieurs sur un champ de course, les assis prennent parti pour l'un ou l'autre des concurrents. Forcément, Damien fait le pitre, proposant des orthographes fantaisistes tandis que Laurent, toujours scrupuleux, calligraphie joliment et du premier coup le mot demandé. Quelques filles attentives m'interpellent pour me faire remarquer la victoire indiscutable de Laurent qui, le sourire au coin des lèvres, attend la récompense promise. "Laurent, je te félicite (Laurent lève le bras tel un champion olympique, quelques uns applaudissent), tu as gagné le droit de définir ce mot !". Laurent fait l'offusqué ("Madaaame, c'est pas du jeu !" - "ben quoi, tu as remporté cet honneur, en plus de mon plus beau sourire et de l'attention de toute la classe (qui se marre le plus discrètement possible, de peur d'être interrogée) ! "). Laurent fait une mine sérieuse, sèche sur l'étymologie, propose une vague définition ("fou ?"), la classe se calme ...
Je reprends le contrôle : "Quels mots commençant ou finissant de la même façon connais-tu ?" Audrey lève le doigt à s'en arracher le bras, comme les petits sixièmes, je lui fais signe des yeux de laisser réflechir notre Laurent quelques instants puis finit par interroger Audrey, le bras-plus-tendu-tu-meurs : "Shizogonie ?" La classe pousse un soupir : "ah ouai, on l'a vu en bio ! Pfffffffff, on est en français, là non ? " Je fais les gros yeux : "Laurent, tu aimes Mme S ? tu aimes la SVT ? tu es un élève sérieux ? Peux-tu expliquer simplement à une pauvre prof de français ce que signifie schizogonie ?? c'est un vrai défi, là !" Rassuré par sa bonne connaissance de son cours de SVT (je sais qu'ils ont un contrôle à ce sujet tout à l'heure), il récite "cycle de reproduction asexuée de certains protozoaires par division multiple de la cellule". Je fais une moue dubitative (parce que je n'y comprends rien) et la classe me regarde sourire en coin, l'air de dire "N'essayez même pas de comprendre, vous n'êtes pas cap').
Je renonce en effet à comprendre les subtilités des sciences de la vie et je poursuis : "D'après toi, quel est le sens du préfixe schizo- ? Enlève tous les mots scientifiques de ta définition, que reste-t-il ? " Laurent réflechit, des bras se lèvent et des yeux me fixent. Laurent inspire ... "division ?" je m'exlame ! Deux victoires en 2 minutes ! Laurent, tu as gagné le droit d'aller t'asseoir !" Laurent, respire, enfin !
"Bon, connaissez-vous des mots qui ressemblent à "phrénie" ? Méfiez-vous de l'orthographe !" Silence. Je les regarde, ils me regardent. Silence. Long.
Amandine, la seule élève qui étudie le grec, me fixe sans oser lever le doigt. Je l'aide en l'invitant à prendre la parole : "Amandine, as-tu une petite idée ?" D'un tout petit filet de voix, elle susurre "Euh non, enfin, je connais pas d'autres mots, mais je sais ce que veut dire phréno- ...". La classe se tourne vers elle, elle rougit, je l'invite par un sourire à poursuivre : "je crois que ça veut dire "esprit", non ?".
La classe est soufflée. Damien l'applaudit. Je la félicite.
Je saisis enfin mon feutre et je découpe le mot que Laurent a joliment calligraphié en deux parties sous lesquelles j'écris les significations de chacune suivies d'une flèche définissant le mot. Puis je dessine une sorte de cervelle sous laquelle j'écris "esprit" que je coupe violemment en deux d'un trait rouge.
Damien, qui ne perd pas le Nord, décidemment : "Eh quel mot est construit sur phréno ?" Regard circulaire vers la classe qui me regarde les stylos en l'air. "Frénésie, qui a l'origine désignait un délire provoqué par une anomalie cérébrale". La classe écrit, épatée. Le cours se poursuit, avec l'étude d'un texte de Balzac dans lequel le héros est déchiré entre deux aspirations contraires.

Deux heures après, autre cours, autre classe de même niveau, nous corrigeons leur dernière évaluation (mauvaise). Je hausse le ton, histoire de couvrir les bavardages résiduels qui ne cesseront jamais (inutile de se battre, ils font déjà le terrible effort de rester assis et de ne pas prononcer de gros mots) : "Diderot prie la Maréchale de bien vouloir l'écouter." Une partie de la classe écrit tout ce que je dis, sur des bouts de feuille dont je me servirais à peine comme de brouillon, les autres ne m'entendent pas vraiment, ils en sont encore à la réponse précédente. "Benoît, comment écris-tu prie ?" Sans réflechir un quart de poil de seconde, Benoît crie (il ne sait pas parler) : "p-r-i !", des voix crient à leur tour "p-r-i-s !!", "p-r-y !", "mais non ! p-r-i-t !".
Une fille lève la main en silence. Je rétablis le calme, lui donne la parole, re-rétablis le calme, elle parvient à répondre "p-r-i-e-". Je la félicite sous les regards soupçonneux des autres. "Très bien ! Si le verbe prend un e à la troisième personne de l'indicatif présent, à quel groupe appartient-il ?" La jeune fille me répond posément "au 3è groupe, Madame". Mon regard doit être tellement désespéré que tout le monde se tait et me fixe et attend que je rectifie.

J'exerce un métier qui rend schizophrène. Sans compter qu'avant le premier cours je suis allée faire une nouvelle prise de sang, qu'entre les deux cours je suis allée faire une échographie et qu'après le deuxième cours je suis allée chercher mes résultats ...

Commentaires

Une schizophrénie toute relative chère bloguette... Réjouis-toi de rester au niveau du terme littéraire.
Et puis ne sommes-nous pas tous partagés, tiraillés, entre nos différentes façons de ressentir des instants de vie, de mener des relations tellement différentes ?

Alors ces résultats ? Tu vois le bout du tunnel ? (si j'ose dire...)
Courage ! :)

Ecrit par : Melie | lundi, 21 février 2005

Ah, quelle classe, tu me rappelles lorsque j'enseignais, dans la région parisienne...avec des grands de 18 ans.
Je pense à toi pour tes examS.
Bisou.

Ecrit par : le Pierrot | mardi, 22 février 2005

Essaie avec Zipf... pour voir...

Je croise les doigts pour toi, vraiment, même si tu n'étais pas là pour prendre ta toutouille aux boules de neige !

Mon Inspecteur, hier... "Bien peu se rende compte de ce que c'est d'enseigner, de ce qu'on vit, de ce qu'on subit, de cette énergie colossale dépensée..."

Ecrit par : Yohan | mardi, 22 février 2005

Merci à vous trois et pardon pour toutes ces fautes de frappe !!!!

Mélie, oui j'ai la chance de ne me placer que d'un point de vue littéraire ! Pour le reste, non le tunnel s'obscurcit plus j'avance, c'est encore mauvais : dernier espoir jeudi sinon suite au prochain numéro.

Pierrot, merci. Oui ces classes sont étonnantes, chacune à sa façon. L'une me préoccupe cependant un peu plus que l'autre ...

Yohan, merci pour tes pensées. Malheureusement tes super-pouvoirs n'ont pas suffit. J'ai lu ta note zipfienne et j'espère lire ce mot dans mes copies un jour ou l'autre !

Ecrit par : bloguette | mardi, 22 février 2005

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